vendredi 22 mai 2026

Un ministre de la République ne devrait pas parler ainsi

 


Un ministre de la République ne devrait pas parler ainsi.
 
Le Congo-Brazzaville demeure, hélas, le royaume des paradoxes.

Un pays où les engagements solennels sont régulièrement reniés, où la parole publique perd de sa valeur, et où les promesses faites au peuple comme à la communauté internationale se dissolvent dans les méandres d’une gouvernance sans responsabilité.
 
Du scandale des 14 000 milliards de francs CFA hypothéquant l’avenir des générations futures à l’opacité persistante entourant la dette publique, notre nation semble s’enfoncer chaque jour davantage dans une crise morale, politique, sociale et institutionnelle profonde. La coupe déborde, et c’est désormais l’image même du Congo qui se retrouve éclaboussée.
 
Il y a quelques jours encore, un chef d’État dénonçait les réseaux sociaux, accusés de vouloir se substituer aux institutions et de devenir les nouveaux tribunaux populaires. Pourtant, à travers le monde, ces plateformes traduisent surtout l’exaspération des peuples face à la mauvaise gouvernance, à la confiscation des libertés publiques et à la gestion opaque des ressources nationales.
 
Ironie du sort, c’est précisément sur ces mêmes réseaux sociaux qu’une affaire impliquant un ministre de la République congolaise a éclaté au grand jour, suscitant émotion, indignation et interrogations au sein de l’opinion nationale et internationale.
 
Qu’il soit clair, nous ne nous érigeons ni en procureurs de vertu ni en juges. Cette affaire relève, à ce stade, de la sphère privée et seule la justice, si elle venait à être saisie, serait habilitée à établir des responsabilités. Le respect de la présomption d’innocence doit demeurer un principe intangible dans tout État de droit digne de ce nom.
 
Cependant, le gouvernement congolais, pourtant si prompt à dénoncer les réseaux sociaux lorsqu’ils critiquent sa gouvernance, n’a pas hésité cette fois à s’engouffrer dans la brèche médiatique en instruisant le ministre de la Justice d’ouvrir des investigations sur une affaire essentiellement privée, au seul motif qu’elle concerne un membre du gouvernement.
 
Sous d’autres cieux, dans des démocraties attachées à l’éthique publique et à l’exemplarité des responsables politiques, le ministre concerné aurait probablement choisi de se mettre en retrait, ne serait-ce que pour préserver la dignité des institutions et permettre à la justice de travailler sereinement si une plainte venait à être déposée.
 
Mais au Congo-Brazzaville, la culture de la responsabilité politique semble avoir disparu depuis longtemps.
 
À la place, nous avons assisté à une déclaration d’excuses publiques du ministre concerné. Un geste certes honorable sur le plan humain, mais politiquement maladroit dans sa formulation et révélateur d’une conception profondément féodale du pouvoir.
 
Le passage le plus troublant demeure celui dans lequel le ministre présente « ses excuses les plus respectueuses et sincères à Son Excellence Monsieur le Président de la République ainsi qu’à Madame la Première Dame » et leur demande pardon pour « la gêne occasionnée ». Ces mots posent un problème de fond. Ils ne traduisent pas l’attitude d’un responsable politique, chef de parti, redevable devant le peuple et les institutions de la République, mais celle d’un subordonné implorant l’indulgence d’une autorité familiale ou monarchique.
 
Dans une République moderne, un ministre répond d’abord devant la nation, devant la loi et devant le peuple, non devant une famille régnante.
 
Par ailleurs, le ministre n’avait nul besoin de s’épancher publiquement sur sa vie privée. En politique, le silence, la retenue et la dignité constituent parfois les meilleures réponses face à l’emballement médiatique. Comme le roseau, il faut savoir plier sous la tempête sans se briser. Qui s’excuse s’accuse !

Cette affaire, bien qu’intime dans sa nature, agit finalement comme un révélateur du mode de gouvernance qui prévaut dans notre pays, une gestion clanique du pouvoir, où les liens personnels, familiaux et les fidélités de cour prennent trop souvent le pas sur la compétence, la responsabilité et l’intérêt général.
 
Nous l’avions déjà souligné, le fonctionnement actuel de l’État congolais donne parfois le sentiment d’une République administrée comme une affaire de famille, où les héritiers politiques des anciens compagnons du régime sont propulsés aux responsabilités sous le regard bienveillant d’un système verrouillé.
 
Dans ce contexte, les dérives deviennent la norme, l’injustice remplace l’équité, les passe-droits supplantent le mérite, la gabegie financière prospère tandis que les droits fondamentaux reculent.
 
Les explications du ministre, aussi sincères puissent-elles paraître, restent en deçà de l’exigence morale que le peuple est en droit d’attendre d’un homme d’État. Car lorsqu’un responsable public vacille, ce n’est pas seulement son image personnelle qui est atteinte, c’est aussi la crédibilité des institutions qu’il incarne qui se trouve fragilisée.
 
Nous ne ferons donc pas le procès d’un homme. Mais cet épisode démontre à quel point la frontière entre vie privée et responsabilité publique devient poreuse dès lors qu’un dirigeant incarne l’autorité de l’État.
 
Le peuple congolais mérite des dirigeants irréprochables, aussi bien dans l’exercice de leurs fonctions que dans leur comportement personnel. Certains diront qu’une faute reconnue est à moitié pardonnée. Peut-être. Mais en politique, certaines fautes entament durablement la confiance et l’autorité morale nécessaires à l’exercice des responsabilités publiques.
 
Comme l’écrivait si justement André Malraux : « On ne fait pas de politique avec de la morale, mais on n’en fait pas davantage sans. »
 
Et pour conclure, cette célèbre maxime qui conserve toute sa force dans une République digne de ce nom : « Un ministre, ça ferme sa gueule ; si ça veut l’ouvrir, ça démissionne. »
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Patrice Aimé Césaire MIAKASSISSA

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