Un ministre de la République ne devrait pas parler ainsi.
Le Congo-Brazzaville demeure, hélas, le royaume des paradoxes.
Un pays où les engagements solennels sont régulièrement reniés, où la parole publique perd de sa valeur, et où les promesses faites au peuple comme à la communauté internationale se dissolvent dans les méandres d’une gouvernance sans responsabilité.
Du scandale des 14 000 milliards de francs CFA hypothéquant l’avenir des
générations futures à l’opacité persistante entourant la dette
publique, notre nation semble s’enfoncer chaque jour davantage dans une
crise morale, politique, sociale et institutionnelle
profonde. La coupe déborde, et c’est désormais l’image même du Congo
qui se retrouve éclaboussée.
Il y a quelques jours encore, un chef d’État dénonçait les réseaux
sociaux, accusés de vouloir se substituer aux institutions et de devenir
les nouveaux tribunaux populaires. Pourtant, à travers le monde, ces
plateformes traduisent surtout l’exaspération des
peuples face à la mauvaise gouvernance, à la confiscation des libertés
publiques et à la gestion opaque des ressources nationales.
Ironie du sort, c’est précisément sur ces mêmes réseaux sociaux qu’une
affaire impliquant un ministre de la République congolaise a éclaté au
grand jour, suscitant émotion, indignation et interrogations au sein de
l’opinion nationale et internationale.
Qu’il soit clair, nous ne nous érigeons ni en procureurs de vertu ni en
juges. Cette affaire relève, à ce stade, de la sphère privée et seule la
justice, si elle venait à être saisie, serait habilitée à établir des
responsabilités. Le respect de la présomption
d’innocence doit demeurer un principe intangible dans tout État de
droit digne de ce nom.
Cependant, le gouvernement congolais, pourtant si prompt à dénoncer les
réseaux sociaux lorsqu’ils critiquent sa gouvernance, n’a pas hésité
cette fois à s’engouffrer dans la brèche médiatique en instruisant le
ministre de la Justice d’ouvrir des investigations
sur une affaire essentiellement privée, au seul motif qu’elle concerne
un membre du gouvernement.
Sous d’autres cieux, dans des démocraties attachées à l’éthique publique
et à l’exemplarité des responsables politiques, le ministre concerné
aurait probablement choisi de se mettre en retrait, ne serait-ce que
pour préserver la dignité des institutions et
permettre à la justice de travailler sereinement si une plainte venait à
être déposée.
Mais au Congo-Brazzaville, la culture de la responsabilité politique semble avoir disparu depuis longtemps.
À la place, nous avons assisté à une déclaration d’excuses publiques du
ministre concerné. Un geste certes honorable sur le plan humain, mais
politiquement maladroit dans sa formulation et révélateur d’une
conception profondément féodale du pouvoir.
Le passage le plus troublant demeure celui dans lequel le ministre
présente « ses excuses les plus respectueuses et sincères à Son
Excellence Monsieur le Président de la République ainsi qu’à Madame la
Première Dame » et leur demande pardon pour « la gêne occasionnée
». Ces mots posent un problème de fond. Ils ne traduisent pas
l’attitude d’un responsable politique, chef de parti, redevable devant
le peuple et les institutions de la République, mais celle d’un
subordonné implorant l’indulgence d’une autorité familiale
ou monarchique.
Dans une République moderne, un ministre répond d’abord devant la
nation, devant la loi et devant le peuple, non devant une famille
régnante.
Par ailleurs, le ministre n’avait nul besoin de s’épancher publiquement
sur sa vie privée. En politique, le silence, la retenue et la dignité
constituent parfois les meilleures réponses face à l’emballement
médiatique. Comme le roseau, il faut savoir plier
sous la tempête sans se briser. Qui s’excuse s’accuse !
Cette affaire, bien qu’intime dans sa nature, agit finalement comme un
révélateur du mode de gouvernance qui prévaut dans notre pays, une
gestion clanique du pouvoir, où les liens personnels, familiaux et les
fidélités de cour prennent trop souvent le pas sur
la compétence, la responsabilité et l’intérêt général.
Nous l’avions déjà souligné, le fonctionnement actuel de l’État
congolais donne parfois le sentiment d’une République administrée comme
une affaire de famille, où les héritiers politiques des anciens
compagnons du régime sont propulsés aux responsabilités sous
le regard bienveillant d’un système verrouillé.
Dans ce contexte, les dérives deviennent la norme, l’injustice remplace
l’équité, les passe-droits supplantent le mérite, la gabegie financière
prospère tandis que les droits fondamentaux reculent.
Les explications du ministre, aussi sincères puissent-elles paraître,
restent en deçà de l’exigence morale que le peuple est en droit
d’attendre d’un homme d’État. Car lorsqu’un responsable public vacille,
ce n’est pas seulement son image personnelle qui est
atteinte, c’est aussi la crédibilité des institutions qu’il incarne qui
se trouve fragilisée.
Nous ne ferons donc pas le procès d’un homme. Mais cet épisode démontre à
quel point la frontière entre vie privée et responsabilité publique
devient poreuse dès lors qu’un dirigeant incarne l’autorité de l’État.
Le peuple congolais mérite des dirigeants irréprochables, aussi bien
dans l’exercice de leurs fonctions que dans leur comportement personnel.
Certains diront qu’une faute reconnue est à moitié pardonnée.
Peut-être. Mais en politique, certaines fautes entament
durablement la confiance et l’autorité morale nécessaires à l’exercice
des responsabilités publiques.
Comme l’écrivait si justement André Malraux : « On ne fait pas de
politique avec de la morale, mais on n’en fait pas davantage sans. »
Et pour conclure, cette célèbre maxime qui conserve toute sa force dans
une République digne de ce nom : « Un ministre, ça ferme sa gueule ; si
ça veut l’ouvrir, ça démissionne. »
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Patrice Aimé Césaire MIAKASSISSA

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