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lundi 16 mars 2015

(Congo/Suisse) Pétrole : Une financière d’origine estonienne inculpée pour avoir empoché l’argent de Gunvor

Une financière d’origine estonienne inculpée pour avoir empoché l’argent de Gunvor

(Tirabosco))
(Tirabosco))
Le Ministère public de la Confédération a mis en prévention une financière d’origine estonienne pour «gestion déloyale» et «abus de confiance». Sa société avait reçu 10 millions de dollars versés par le géant du négoce pétrolier genevois
Un personnage intrigant se retrouve en mauvaise posture dans l’affaire qui ébranle le monde pétrolier genevois depuis trois ans.
Le 5 janvier, le Ministère public de la Confédération a inculpé une financière d’origine estonienne pour «gestion déloyale» et «abus de confiance», a appris Le Temps. La justice fédérale reproche à cette résidente de la Côte d’Azur de s’être approprié indûment des fonds déboursés par le géant du négoce pétrolier Gunvor, basé à Genève, pour décrocher un contrat de livraison de brut au Congo.
La mise en prévention – c’est le terme officiel – de la financière marque un nouveau rebondissement dans une enquête commencée fin 2011. Celle-ci porte sur un versement par Gunvor de plus de 30 millions de dollars à des intermédiaires qui devaient lui donner accès au Palais présidentiel et à la production pétrolière congolaise.
Près de 10 millions avaient été versés, avec des justifications vagues, à une société genevoise contrôlée par la financière estonienne, spécialiste des structures offshore, et sa sœur, ancienne banquière d’UBS et de Clariden Leu.
Le procureur fédéral Gérard Sautebin, qui conduit l’enquête sur ces versements, avait ensuite enjoint à la financière de retourner en Suisse une partie des fonds, soit 800 000 dollars. Mais seule une fraction du montant, 260 000 dol­lars, a été rendue. Ce qui vaut à la financière d’être accusée d’avoir «détourné […] les montants en cause à son profit personnel», selon l’ordonnance d’extension de l’enquête rendue le 5 janvier.
Ce document, que Le Temps a pu consulter, ne détaille pas les motifs du versement des 10 millions, justifiés à l’époque par les prestations de «consultant» des sœurs estoniennes dans le cadre du contrat congolais. Les cargaisons de pétrole en jeu valaient, elles, près de 2 milliards de dollars.
Un ancien employé de Gunvor, chargé du développement de la société en Afrique, a été mis en prévention dans ce dossier il y a deux ans. C’est lui qui a orchestré le versement des 30 millions de dollars au profit des Estoniennes, d’un intermédiaire proche du pouvoir congolais et d’un de ses amis. Cet ancien videur de boîte de nuit naviguant en Afrique lui a ensuite rétrocédé une partie de la somme, 6,8 millions de dollars. Il a aussi été inculpé.
Selon Gunvor, son développeur agissait en «électron libre» et sans pouvoir de signature. La société a déposé plainte contre lui pour escroquerie, abus de confiance et gestion déloyale. L’employé soutient au contraire que ses transactions ont été pleinement approuvées et validées par sa hiérarchie. Il a déposé plainte contre la société pour «dénonciation calomnieuse».
L’affaire jette un éclairage inédit, parfois comique, sur certains recoins de la place pétrolière et financière genevoise. Le développeur de Gunvor était proche d’une des deux financières estoniennes, qui l’appelait honey (chéri) dans leurs échanges de courriels. Il passait des week-ends sur des yachts à Saint-Tropez en compagnie de beautés russes, organisait des descentes à Monaco pour des «soirées blanches», aimait s’entourer de gardes du corps et rouler en limousine de location avec son comparse, l’ancien videur actif en Afrique. Un univers puéril, festif et flashy, à mille lieues de l’image de rigueur et de respectabilité que veut au­jourd’hui donner le monde du négoce pétrolier.
Sur le fond, l’enquête pose de sérieuses questions sur le contrôle interne des sociétés de négoce. Comment comprendre qu’un employé de Gunvor ait pu faire verser 30 millions de commissions sans disposer d’un pouvoir de signature formel, comme l’affirme la société?
Selon des sources proches du dossier, les versements ont été fractionnés en douzaines de petits montants, ce qui empêchait Gunvor d’avoir une vision claire des sommes en jeu.
«Nos systèmes de contrôle internes ont été détournés par notre ancien employé dans le but de s’enrichir aux dépens de Gunvor, affirme la société de négoce. Nous avons mis un effort considérable, ces quatre dernières années, sur l’amélioration de nos systèmes de compliance [conformité légale] et anti-fraude.»
Le chef du financement du négoce pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique, qui avait visé certaines transactions africaines du développeur, a quitté Gunvor, sans qu’on sache si ce départ est lié à cette enquête.
Les investigations du Ministère public de la Confédération (MPC) se poursuivent désormais sur trois fronts, après deux «ordonnances de disjonction» de l’enquête rendues le 26 janvier par le procureur fédéral Gérard Sautebin. Le développeur et son comparse français sont mis en cause dans un volet, la financière estonienne dans un autre.
«Nous sommes satisfaits de la décision de disjonction prise par le Ministère public de la Confédération permettant aux enquêtes contre les deux prévenus d’aller de l’avant et de faire toute la lumière dans cette affaire au préjudice de Gunvor», a réagi la société pétrolière.
Les avocats de l’employé, Matteo Pedrazzini et Delphine Jobin, se disent eux aussi «très satisfaits de l’ordonnance de disjonction qui va permettre l’instruction de la contre-plainte pour dénonciation calomnieuse déposée à l’encontre de Gunvor. Notre mandant est en mesure d’établir que la plainte de Gunvor n’est qu’une diversion, puisqu’il a toujours agi au su et avec l’approbation de sa hiérarchie. Nous sommes au demeurant confiants s’agissant de la procédure principale qui n’est pas dirigée contre lui.»
L’enquête initiale ouverte fin 2011 pour «blanchiment» se poursuit, concernant le versement des commissions en marge du contrat congolais. «Il s’agit d’une enquête délicate avec de nombreuses ramifications à l’étranger, dans laquelle le nombre d’investigations ordonnées et en cours est important», indique le MPC.
Cette partie de l’enquête, qui vise de possibles opérations de corruption, est dirigée contre «inconnu».

SOURCE : 
http://www.letemps.ch/Page/Uuid/06e10d90-c96b-11e4-959d-74804f4bcbe7/P%C3%A9trole._Une_financi%C3%A8re_dorigine_estonienne_inculp%C3%A9e_pour_avoir_empoch%C3%A9_largent_de_Gunvor

vendredi 27 mai 2011

La Suisse et l'accaparement des terres

Domaine public | 25 mai 2011
Federico Franchini

Depuis la crise de 2008, le phénomène du landgrabbing – l’accaparement de terres dans les pays en développement – a pris de l’ampleur, surtout à cause de l’intérêt de plus en plus marqué du secteur financier pour les investissements agricoles.

Les terres fertiles font désormais partie des portefeuilles d’investissement et hedge founds proposés par les banques. Ces achats peuvent être purement spéculatifs, dans l’attente d’une augmentation de la valeur des terrains. Ou l’acheteur investit pour tirer profit d’une production agricole.

Dans une récente interpellation, la conseillère nationale verte Maya Graf demande que la Suisse prenne des mesures pour limiter ce genre de pratiques. La Suisse en tant qu’Etat ne participe pas directement à cet accaparement. Mais elle abrite de nombreuses sociétés actives dans ce domaine.
Les sociétés qui achètent des terres pour des projets de production

Ce sont des sociétés actives directement sur le terrain, dans la production d’agrocarburants par exemple. C’est le cas d’Addax Bioenergy, société basée à Genève. Elle a investi dans un projet en Sierra Leone qui prévoit, sur 10’000 hectares de terres fertiles, de cultiver de la canne à sucre pour produire des biocarburants à destination du marché européen.

Le gouvernement a signé avec l’entreprise un contrat très favorable à cette dernière, notamment en matière fiscale. Si, selon ses promoteurs, le projet doit contribuer au développement agricole local, il provoque néanmoins l’inquiétude des organisations de lutte contre la faim et de défense des paysans.

Si l’activité d’Addax est discutable au regard de la famine qui frappe ce pays, il faut noter tout de même les efforts de la société suisse en matière d’information. Les études d’impact économique et social qu’elles a commandées montrent toutes les limites et les risques du projet.

Glencore, cotée en bourse depuis quelques jours, est leader mondial de l’extraction de minéraux, métaux et du commerce de matières premières. Elle possède déjà 300’000 hectares de terres agricoles dans le monde.
Les sociétés liées au commerce de matières premières

D’autres sociétés basées en Suisse agissent beaucoup plus dans l’ombre, ce qui rend difficile le travail de vigilance. L’exemple de la société zougoise Multigrain AG (MAG), cité dans un rapport d’une ONG spécialisée, montre le jeu complexe qui se cache derrière ce genre d’activité et qui lie l’accaparement de terres au négoce de matières premières.

MAG est active dans la production, la distribution, le transport de céréales d’origine brésilienne. En 2007, par sa filiale brésilienne Multigrain SA, elle a joué le rôle d’intermédiaire pour la société japonais Mitsui dans l’achat de 100’000 hectares de terres brésiliennes. Récemment Mitsui a annoncé l’achat de nouvelles parts de MAG appartenant à d’autres sociétés basées en Suisse (la CHSIH SARL de Petit-Lancy et la PMG Trading AG de Zoug), devenant ainsi propriétaire de la société suisse et de toute cette filière de sociétés actives dans l’achat de terres et dans le commerce de céréales.

Le but de ces investissements est évident: l’augmentation de la population mondiale et la croissance de la demande de céréales permettent d’espérer de considérables profits. Ainsi à travers MAG, Mitsui peut devenir un acteur important dans le marché des céréales et dans l’achat des terres brésiliennes«destinées à la production céréalière pour les marchés asiatiques».
Les banques et les fonds d’investissement

Dans un rapport de Pain pour le prochain (PPP), Yvan Maillard Ardenti, responsable du secteur finances internationales et corruption, explique l’implication du secteur financier helvétique: on cible des investissements dans l’agriculture, surtout là où il y a de fortes possibilités de profits, et on les propose ensuite sous forme de fonds. Global Agri Cap, GAIA World Agri Found, Man Investissent sont des exemples des fonds établis en Suisse.

Ces investissements génèrent cependant de graves problèmes aussi bien environnementaux que sociaux, comme dans le cas de l’huile de palme et des agrocarburants. UBS et Credit Suisse, par exemple, ont participé en 2009 à l’émission d’actions pour le compte de Golden Agri-Resources (GAR), l’un des plus grands producteurs d’huile de palme au monde et holding de la très critiquée société indonésienne Sinar Mas Group. Selon l’étude de PPP, deux autres importantes banques privées, Sarasin et Pictet, sont directement actives dans l’achat de terres: elles investissent dans des sociétés, comme COSAN, le plus grand producteur de sucre brésilien, actif dans ce genre de pratique.

L’agriculture est de plus en plus attractive et rentable pour les investisseurs. C’est un véritable or vert qui garantit d’importants taux de profits aux placements financiers. Ces pratiques ont cependant des conséquences importantes dans les pays en développement qui sont, encore une fois, dépouillés de leur principale richesse: la terre. La difficile situation alimentaire impose que ce genre de pratique soit réglementée et surveillée.

En Suisse, pays qui n’est pas à l’écart de ce phénomène, l’interpellation parlementaire de Maya Graf ouvre le débat politique sur cette question. La coopération suisse au développement est active dans le financement d’ONG qui demandent au moins l’introduction d’une code de conduite imposant aux entreprises un certain nombre de critères à respecter, notamment en matière de fiscalité et de négociation des contrats d’exploitation. Les banques et les investisseurs privés (caisses de pensions p.ex.) devraient aussi attester que l’argent employé ne contribue pas à priver les populations locales de l’accès à leurs terres.

Cependant, la question de l’accaparement des terres doit être débattue et réglementée au niveau international, en intégrant la question des agrocarburants et de la spéculation sur les matières premières.