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jeudi 30 mai 2013

[Afrique/Côte d'Ivoire] Pr Mamadou Koulibaly : "Que les élites africaines cessent de croire qu'il faut avoir des entrées à l'Elysée pour être élu président"



Mamadou Koulibaly : "Que les élites africaines cessent de croire qu'il faut avoir des entrées à l'Elysée pour être élu président"
par LIDER - Liberté et Démocratie pour la République (CI) (Articles), mardi 28 mai 2013, 19:35
Mamadou Koulibaly, président de LIDER dans le quotidien camerounais Mutations:

«Que les élites africaines cessent de croire qu’il faut avoir des entrées au Quai d’Orsay ou à l’Elysée pour être élu président en Afrique.»

Homme politique, universitaire, idéologue, en visite au Cameroun, l’ancien président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire et actuel président de LIDER (Liberté et Démocratie pour la République), parti politique qu’il a fondé le 14 juillet 2011, nous livre sa vision de l’Afrique et de la Côte d’Ivoire.
Par Boris Berlolt | Mutations | 28 mai 2013

Quelles sont les raisons de votre visite au Cameroun ?

J’ai constaté qu’il y a à nouveau de la croissance économique dans les pays africains après une période de crise qui a fait croire que l’on était perdu. Cette croissance a repris, notamment grâce à la part très importante que les Chinois jouent dans l’économie africaine. Cependant, il s’agit d’une croissance principalement fondée sur l’exploitation des ressources naturelles, ce qui était déjà le cas dans les années 60, au sortir des indépendances. Il faut éviter que l’on s’achemine vers des croissances appauvrissantes. C’est la raison pour laquelle j’ai été invité par la Fondation Paul Ango Ela, afin que l’on puisse discuter de la notion d’émergence. La question fondamentale est celle de savoir qu’est-ce que l’émergence et comment faire pour que l’émergence ne soit plus un leurre que les gouvernants font souvent miroiter à leurs populations alors que dans les faits, ils s’en éloignent un peu plus chaque jour. L’émergence ne se décrète pas. Il y a un cadre, des institutions, des mécanismes qui font que des pays deviennent sans contestation possible des économies de marchés émergents.

Que penser dès lors des chiffres ?

Je ne suis pas impressionné par les chiffres qui parlent de croissance, dans la mesure où il s’agit d’une croissance appauvrissante. La source de ces chiffres ne se trouve ni au niveau des entreprises, ni au niveau de la consommation des ménages, mais plutôt au niveau du budget de l’Etat, qui est financé par l’aide publique au développement et l’exportation des matières premières qui augmentent le produit intérieur brut des Etats. Cependant, parallèlement, alors que les chiffres de la croissance sont en hausse, les populations deviennent chaque jour un peu plus pauvres, parce qu’il n’y a pas de création d’emploi et le taux d’épargne dans les différents pays baisse. C’est dangereux parce que les jeunes et les populations qui sont affectées par le chômage et la pauvreté ont le sentiment que les ressources sont détournées.

S’agissant des chiffres, on parle effectivement d’une croissance de plus de 8% en Côte d’Ivoire. Qu’en est-il effectivement ?

Si on regarde les chiffres, les performances sont réelles. Mon problème, c’est que la croissance ne peut conduire à l’industrialisation ou à l’émergence que si elle arrive à faire émerger des économies marchés, de l’entreprenariat direct. Sinon, si comme cela est le cas en Côte d’Ivoire, l’action n’est soutenue que par l’Etat, on a des Etats riches et des peuples pauvres. Une situation qui peut aboutir à des conflits à tout moment.

Vous dites donc que vous ne croyez pas en la croissance qui est brandie, dont certains médias font grand écho avec l’objectif caché de présenter un autre visage du pouvoir Ouattara ?

Je maintiens et je répète que le chiffre de 8,9% n’est pas faux. Ce qui m’intrigue, c’est que quand on dit qu’un pays fait de la croissance, c’est sur le Pib que cela se calcule. Ce qui est curieux c’est qu’en Côte d’Ivoire, avant que les entreprises qui sont au cœur du calcul de ce Pib n’aient déclaré officiellement leurs valeurs ajoutées, le gouvernement a déjà donné le Pib. C’est ce qui est louche dans le chiffre actuel. L’on fait croire qu’il y a croissance, alors que l’on n’est pas en possession des chiffres qui permettent le calcul de cette même croissance. Un second élément et pas des moindres, est que cette croissance se fait parallèlement avec l’augmentation de la pauvreté. Tenez. L’institut national de la statistique (Ins) a corroboré les chiffres du bureau international du travail (Bit) qui indiquent que le chômage a augmenté pour atteindre maintenant plus de 4 millions de personnes en Côte d’Ivoire. C’est dire que notre croissance crée des chômeurs. L’on constate également aisément la baisse du niveau de vie et du pouvoir d’achat des ménages, qui sont obligés de casser leur épargne pour joindre les deux bouts.

Est-ce à dire que la situation n’a pas beaucoup évolué au-delà des déclarations du Fonds monétaire international sur le décollage économique de la Côte d’Ivoire ?

En fait, la crise post électorale avait simplement fait chuter l’économie qui commençait à se relever depuis la tentative de coup d’Etat de septembre 2002. Nous sommes en train d’atteindre aujourd’hui le niveau de 2009. Lorsqu’on s’assied et l’on regarde les chiffres par rapport à 2010 et 2011, on voit une augmentation. Mais, quand on les compare avec ceux de 2009, c'est-à-dire sous Laurent Gbagbo, on est au même niveau. Pour résumer notre situation, il s’agit d’un pays malade, tombé en chute libre qui se relève progressivement.

Laurent Gbagbo est la Cour pénale internationale depuis bientôt deux ans, est ce que vous lui avez rendu visite ?

Non, et je ne pense pas qu’il l’ait sollicité. Nous ne sommes plus en contact.

Comment expliquez cela, vous qui avez été l’un de ses plus proches collaborateurs et un idéologue du Front populaire ivoirien (Fpi) ?

J’ai été chassé du Fpi. Alors que j’en étais le président intérimaire et que je cherchais à remobiliser les troupes en restructurant la machine et procédant à un bilan, afin de ne plus répéter les erreurs qui nous avaient conduits dans le mur, l’on m’a fait savoir qu’ «on n’attache pas bagages avec Dioula» et que je n’avais pas le droit de reformater le parti pour en faire une force d’opposition debout contre Ouattara tant que Gbagbo était en prison. Les dirigeants du Fpi ont choisi de s’enfermer dans leur sectarisme et de ne rien faire tant que Gbagbo n’est pas libéré. Je leur ai expliqué qu’on ne savait combien de temps il resterait en prison, j’ai pris l’exemple de l’Afrique du Sud, en leur disant que si l’Anc avait attendu la libération de Mandela pour se restructurer et continuer le combat, ils se seraient assis sur leurs talons pendant au moins 27 ans. Je leur ai démontré qu’il fallait que nous nous remobilisions par cercles concentriques, parce que c’était nos actions qui allaient permettre de faire libérer nos camarades, et que ce n’était pas à ceux qui étaient enfermés à Korhogo, Bouna, Boundiali de venir nous sauver, mais plutôt le contraire, mais l’on m’a répondu qu’ «en l’absence du créateur, on ne touche pas à la créature». Moi, je n’ai pas l’habitude de rester les bras ballants face à l’adversité. Je trouve les actions entreprises par le nouveau régime en Côte d’Ivoire trop destructrices pour laisser Ouattara sans opposition et sans contrepouvoir fort en face de lui. J’ai crée le parti LIDER et depuis, nous avons repris le flambeau de la lutte pour un retour à l’état de droit, pour réconcilier les populations, pour critiquer le gouvernement quand il déraille ou est dans l’erreur, pour exposer ses mensonges institutionnels et pour proposer des alternatives efficaces aux Ivoiriens.

Que pensez-vous du régime Gbagbo ?

C’est dommage. Il y a des choses que beaucoup de gens ne savent pas. Le Fpi a gouverné, mais n’a pas gouverné seul. Pendant dix ans, Gbagbo était sur le fauteuil et Ouattara gouvernait. C’est cela qui est la vérité. Le Fpi n’a jamais géré la Côte d’Ivoire seul. En 2002, Alassane Ouattara, qui n’était pas d’accord avec les résultats de l’élection présidentielle et les résultats des législatives et municipales, a crée la rébellion. Après les différents accords signés depuis Marcoussis jusqu’à Ouagadougou en passant par Lomé, Accra, Pretoria, des ministres du rassemblement des républicains (Rdr) d’Alassane Ouattara et du parti démocratique de Côte d’ Ivoire (Pdci) sont entrés au gouvernement, ainsi que des rebelles. Et chacun ne répondait qu’à sa hiérarchie politique. Après la guerre, tous les chefs rebelles ont d’ailleurs été nommés, soit dans l’armée, soit dans le corps préfectoral. Ouattara  a partagé le pays parce que les anciens rebelles l’exigeaient. Ce n’est plus un secret, c’est lui qui a fait la tentative de coup d’Etat en 2002 puis qui a organisé la rébellion. La Côte d’Ivoire a été partagée comme un gâteau. Tout ce que la Côte d’Ivoire a fait entre 2002 et 2010, c’était tout ce que Ouattara voulait.

Dès lors, vous étiez la deuxième personnalité du pays, en tant que président de l’Assemblée nationale, pourquoi vous n’avez rien fait ?

Dans les régimes présidentiels, il n’y a pas de numéro 2 du régime. Le décompte commence au numéro un et s’arrête au numéro 1. Seul le président de la République décide, le parlement n’a qu’un rôle protocolaire. Cependant, j’ai refusé de plier dès Marcoussis, mais Gbagbo a dit que c’était un médicament amer qu’il fallait l’ingurgiter pour avoir la paix. Malheureusement, Gbagbo a laissé faire tout et n’importe quoi, parce qu’il pensait que c’était le meilleur moyen de montrer sa bonne foi. L’aile lucide du parti, dont j’étais le chef de file, a été présentée comme l’aile dure et mise ainsi à l’écart. A chaque fois que je me suis opposé, certains cadres du parti allaient dire que je ne voulais pas la paix ou que je contestais son autorité. Gbagbo gouvernait par ordonnances, comme Ouattara aujourd’hui. Le résultat c’est que non seulement il n’a pas eu la paix, mais, aujourd’hui, il est en prison, laissant le pays dans le chaos, l’incertitude, entre les griffes des différentes mafias qui ont gangréné l’Etat. Nous savions depuis longtemps que c’était Ouattara qui avait réellement le pouvoir. Le Rdr est au pouvoir depuis dix ans. Ses ministres ne répondaient que de lui.

De manière concrète, quels étaient vos rapports avec l’ancien président, Laurent Gbagbo ?

A la fin du règne, il y avait quelques incompréhensions liées à la manière dont le pays était gouverné. Les tensions sont véritablement apparues lorsque j’ai compris qu’il y avait une sorte de laissez-allez au sein du parti. Certains cadres avaient des pratiques qui étaient peu conformes à l’éthique. Nominations dans les administrations, parrainage de leurs enfants dans les grandes écoles, corruption. Lorsque j’ai essayé d’en parler, l’on m’a menacé.

Est-ce que vous en voulez à Laurent Gbagbo ?

Non. Je ne saurais lui en vouloir. Je regrette simplement que nous n’ayons pas réalisé les rêves que nous avions partagés avec les jeunes Ivoiriens et les jeunes Africains. C’est ce qui m’embarrasse le plus. Cela peut laisser penser que nous avons embarqué des gens dans une aventure dont nous ne maîtrisions pas l’issue.

Est-ce que vous aviez les moyens ?

Oui, nous avions les moyens. Le budget de l’Etat était en augmentation chaque année depuis 2002. Cela veut dire qu’il y avait de l’argent dans les caisses et nous aurions pu réaliser nos ambitions. J’ai proposé dès le début de la crise que nous puissions définir une politique tel que ce fût le cas entre Berlin-Ouest et Berlin-Est. C'est-à-dire, comme la Côte d’Ivoire était divisée entre le Nord sous contrôle rebelle et le Sud sous contrôle gouvernemental, il était important que nous puissions massivement investir au Sud, dans l’amélioration des conditions de vie des citoyens, la promotion des droits de l’homme, l’amélioration des infrastructures, de telle sorte que les citoyens du Nord puissent être envieux à l’égard des citoyens du Sud. Si nous avions travaillé dans ce sens, nous aurions gagné en légitimité. Mais rien n’a été fait. La primature et la présidence étaient en rivalité pour savoir qui allait gaspiller le plus. Nos chantiers ont été abandonnés, pendant que les hommes du système s’enrichissaient et faisaient perdurer la crise plus que nécessaire.

Vous aviez l’argent, vous aviez des ambitions. Qu’est-ce qui a donc causé problème ?

Plusieurs partis politiques, entre autre le Rdr, le Fpi et le Pdci participaient au gouvernement.  Leurs principaux objectifs à chacun étaient de gérer des portefeuilles et rien d’autre.  Cette situation avait été voulue par l’accord de Marcoussis, qui portait atteinte à la souveraineté de la Côte d’Ivoire. Je l’ai rejeté et j’avais dit qu’il fallait mettre les rebelles à leur place de rebelles. L’on ne m’a pas écouté. Par la suite, l’Etat a été transformé en Etat néo-patrimonial, que les différentes formations et acteurs politiques géraient au mieux de leurs intérêts personnels, familiaux et claniques. Le programme de gouvernement pour lequel nous avions été élus en 2000 n’intéressait plus personne, même pas au sein du Fpi où les quelques irréductibles qui tentaient de rappeler leurs camarades à l’ordre étaient sommés de se taire ou faisaient office de trouble-fêtes.

S’agissant de la crise post-électorale, des zones d’ombres persistent sur un ensemble d’éléments ?

Il n’y a pas vraiment de zones d’ombre. Le président Gbagbo a cédé son pouvoir lorsqu’il a piétiné le travail effectué par l’Assemblée nationale depuis Marcoussis en signant les accords de Pretoria. C’était une énorme erreur tactique, d’autant plus que la médiation du président Thabo Mbeki aurait dû nous inciter à plus de prudence. Nous étions divisés sur la méthodologie qu’il utilisait. Le président Mbeki nous a dit : «Donnez tout ce que vous pouvez, acceptez tout et puis après, j’en fais mon affaire». Je n’étais pas pour cette approche. Je préconisais plutôt le donnant-donnant : les rebelles font un geste, l’Etat fait un geste. Mais nous avons suivi le médiateur sud-africain, et lorsque que l’Etat a tout accepté et tout donné, les rebelles ont envoyé valser M. Mbeki sans que celui-ci ne frappe du poing sur la table ou n’use de tous ses pouvoirs pour leur faire tenir leurs engagements. Il s’est laissé éjecter du processus sans un mot, après avoir tout obtenu de l’Etat de Côte d’Ivoire et rien obtenu des rebelles. A cela s’ajoute le fait que Gbagbo ait refusé de porter plainte contre la France après les événements de novembre 2004 et qu’il ait accepté d’aller aux élections sans désarmement préalable, alors que cela était clairement stipulé dans l’accord de Ouaga. Il a commis une succession des fautes graves et n’a pas tiré les leçons de celles qui précédaient.

A-t-il gagné les élections ?

Je ne suis pas le juge des élections. Mais si je ne m’en tiens qu’au résultat, je dirais non. Gbagbo a lui-même, une nouvelle fois, mis la Constitution ivoirienne de côté pour faire appel à un panel de chefs d’Etat africains afin de trancher la question de la victoire électorale. Il a indiqué que la décision de ce panel s’imposerait à tous et que si le panel déclarait qu’il avait perdu, il quitterait le pouvoir. Et le panel a conclu qu’il a perdu les élections.

Quel est le rôle de la France et de l’Onu dans la guerre en Côte d’Ivoire ?

Le France a joué le rôle qu’on lui a donné dans la crise ivoirienne. J’ai toujours dit à mes camarades qu’ils ne peuvent pas dire «oui» à chacune des étapes et venir dire «non» à la fin. En acceptant les accords honteux de Marcoussis, nous nous sommes engagés dans un tunnel avec une seule issue possible. J’ai claqué la porte de Marcoussis parce qu’il m’était intolérable de voir M. Mazeaud, alors président du conseil constitutionnel français, mettre des rebelles sur un pied d’égalité avec l’Etat de Côte d’Ivoire. En novembre 2004, j’ai préparé l’opération Dignité et lorsqu’avec nos hommes, nous avions mis en déroute la rébellion et exposé la forfaiture de la France à la face du monde après que 63 civils ivoiriens aux mains nues aient été tués par la force Licorne, Gbagbo a catégoriquement refusé de mettre un terme à la crise en portant plainte contre la France à la Cour Internationale de Justice, préférant plutôt faire l’apologie de l’armée française en soulignant à tout va son action positive. Gbagbo Laurent a été le meilleur défenseur de la France dans la crise ivoirienne. Il a tout donné aux Français. Il a renouvelé les concessions de l’eau et de l’électricité à son ami Martin Bouygues, de gré à gré. Pareil pour la téléphonie, qu’il a redonnée hors toute procédure légale à France Télecoms. Il a offert le terminal à conteneurs du port d’Abidjan à Bolloré, sans appel d’offres. Il a offert la construction des chantiers de Yamoussoukro à Fakhoury, en allant même jusqu’à lui donner des puits de pétrole. Malgré toutes nos mises en garde, il a confié l’élaboration et la gestion du fichier électoral à la Sagem. Sa campagne a été conçue et gérée par Stéphane Fouks, d’Euro RSCG. Un de ses principaux financiers était Bolloré. Il a confié ses sondages à la Sofres, entreprise française. Entre les deux tours, Gbagbo s’est même empressé d’octroyer des blocs pétroliers à la frontière du Ghana au groupe Total, comme ça, cadeau. Dans son livre de campagne de 2010, il fait l’apologie du franc Cfa, allant même jusqu’à écrire que s’il gagne les élections, il ira convaincre le Ghana, le Nigeria etc. de rejoindre la zone franc. Alors, une fois qu’on a fait tout cela, peut-on vraiment s’offusquer de l’ingérence française en Côte d’Ivoire ? Gbagbo a offert la Côte d’Ivoire à la France.

Que pensez-vous du franc Cfa aujourd’hui ?

Le franc Cfa est une monnaie inique, hier comme aujourd’hui. Toutes les économies de marchés émergents ont leurs propres monnaies et sont connectées au reste du monde par des taux de change flexibles. Tant que nous ne romprons pas avec le Cfa et ses mécanismes protectionnistes qui ne bénéficient qu’à la France, nous n’aurons ni prospérité, ni émergence. Je crois qu’au Cameroun, les gens commencent à bien comprendre à quel point cette monnaie est malsaine. Chaque fois qu’un pays de la zone franc vend quelque chose, la moitié des recettes est placée sur un compte d’opération auprès du Trésor français, dont la gestion est des plus opaques. C’est la France qui gèrent nos avoirs, qui définit à quel taux d’intérêt elle veut bien les rémunérer et qui est la seule à savoir combien nous avons réellement dans ses comptes, nos chefs d’Etat eux-mêmes ne le sachant pas de façon fiable. Par ailleurs, tant que nous restons emprisonnés dans cette monnaie, nous serons cantonnés à la marge du commerce international, parce que nos prix sont alignés sur l’euro fort, alors que les autres vendeurs, qui ont une monnaie souveraine, peuvent se montrer beaucoup plus compétitifs en adaptant le taux de change de leur monnaie en toute flexibilité.

Comparativement à Nicolas Sarkozy, la politique africaine de François Hollande a-t-elle changé ?

La politique africaine de la France m’importe peu. Ce n’est pas sur elle que nous devons travailler, mais sur nous-mêmes. Les anciens, comme Um Nyobé, Félix Moumié ou même Houphouët-Boigny, ont mené le combat de l’indépendance vis-à-vis des colons. Mais nous avons jubilé trop tôt et oublié ensuite de nous émanciper de nos Etats. Regardez la question de la terre. Quand les colons sont arrivés en Afrique, ils ont arraché la terre à nos aïeux. Puis, au moment des indépendances, au lieu de rendre la terre à ses propriétaires initiaux, ils ont préféré la donner à l’Etat, sachant bien qu’il leur suffisait de contrôler celui qui est à la tête de l’Etat pour continuer de posséder la terre. Et nos chefs d’Etat successifs refusent de changer quelque chose à cela, tout contents qu’ils sont d’être les interlocuteurs «privilégiés» de la France. Et les populations acceptent cela, concentrant leurs rancœurs contre les puissances coloniales, alors que ce sont leurs Etats qui les aliènent aujourd’hui. Il faut faire pression sur nos gouvernants pour que les Etats rendent la terre aux paysans. En ville, on peut avoir des titres fonciers, mais en zones rurales, c’est la croix et la bannière. Le sol appartient, de façon tout à fait illégitime, à l’Etat, le sous-sol aussi. Pourquoi ? Que les Etats africains rendent les terres à leurs propriétaires légitimes, qu’ils distribuent les titres fonciers pour les sols et les sous sols aux paysans et nous verrons non seulement la prospérité arriver, mais également la pression géostratégique autour de nos ressources naturelles diminuer. En effet, aujourd’hui, il suffit à la France de contrôler le président africain pour contrôler les richesses du pays. Mais si nous réformons le foncier, si nous faisons le cadastrage de nos territoires et distribuons les titres fonciers aux paysans, alors l’Etat français n’aura plus la mainmise sur nous, parce qu’il lui faudrait contrôler séparément des centaines de milliers d’individus, ce qui est impossible. Alors nous verrons, comme cela se fait partout ailleurs où ça fonctionne bien, des particuliers négocier avec des particuliers, au lieu de voir des Etats dealer avec des Etats. Nos paysans pourront vendre ou louer leurs terres, entrer dans le marché hypothécaire, emprunter, investir, devenir riches, créer des emplois. Ils seront devenus propriétaires, et la base de la prospérité, c’est la propriété individuelle.

Quelles leçons faut-il de tirer tout cela?

Il faut que les élites africaines cessent de croire qu’il faut avoir des entrées au Quai d’Orsay ou à l’Elysée pour être élu président en Afrique. C’est dans les peuples d’Afrique qu’elles doivent fonder le cœur de leur pouvoir. Respectons nos peuples. Libérons-les et responsabilisons-les.
Pr Mamadou Koulibaly en interview avec Mutations à l'hôtel Hilton de Yaoundé

lundi 7 mars 2011

Côte d'Ivoire : la logique de l'absurde" ?

Côte d’Ivoire : la logique de « l’absurde » ?Par Pierre Sané
Le scénario du pire, l’intervention armée de l’extérieur, ayant semble-t-il été écarté, voici que se déploie sans peur des contradictions la stratégie de l’absurde. On nous promet un « étouffement économique et financier » de la Côte d’Ivoire : interdiction d’exportation du cacao, interdiction faite aux banques de « coopérer » avec le régime de Laurent Gbagbo, interdiction de paiement des salaires des fonctionnaires et des soldats, gel des avoirs d’individus et de sociétés nationales et privées, restrictions de déplacements, autant d’actions à la légalité pour le moins douteuse. Avec le déroulé de cette stratégie aux intentions clairement néfastes pour l’ensemble du pays et de ses habitants, il est légitime de se demander si cet acharnement résulte du seul contentieux électoral du scrutin présidentiel du 28 novembre 2010. Car si tel était le cas, on attendrait tout simplement la fin de la mission de l’Union africaine dont les recommandations sont supposées être contraignantes. Aux yeux du gouvernement français, « grand ordonnateur » de cette campagne acharnée de sanctions, quelle importance, au fond, que Laurent Gbagbo ou Alassane Ouattara soit le vainqueur du scrutin ? Mais pour Nicolas Sarkozy, qui en a fait une affaire personnelle… qui sait ? Résultat : la diplomatie française en Afrique continue à être piégée par la confusion entre intérêts personnels, réseaux et logique d’Etat.

Les sanctions prises par les pays européens, le Canada et les Etats-Unis visant des individus et des sociétés ivoiriennes (et même les accréditations d’ambassadeurs) s’écrouleront, c’est là mon intime conviction, dès les premiers recours juridiques. Car ces sanctions sont fondées sur le refus de reconnaître le président soit disant « élu » et de se mettre à son service ; or n’importe quel juge guidé par son « âme et conscience » demandera avant toute chose à examiner la Constitution ivoirienne avant de trancher. Et comme cette Constitution n’a jamais été suspendue par aucune des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, elle sera la seule source en droit pour le juge.

A part les mesures prises par la trentaine de pays évoqués ci-dessus, les seules autres actions à l’encontre de la Côte d’Ivoire et des habitants du pays viennent des sept autres pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et d’Alassane Ouattara lui-même.

Le retrait de la signature internationale au niveau de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a eu comme conséquence la suspension des mécanismes de compensation interbancaire et éventuellement la fermeture provisoire de plusieurs banques, empêchant l’accès des clients à leurs comptes bancaires. Nous risquons sous peu d’être confrontés à des violations sérieuses des droits de l’homme qui relèveront de la responsabilité de ces banques si leurs clients n’arrivent pas à soigner des parents malades, alimenter proprement leurs enfants, payer des salaires dans le respect du droit du travail. Il serait judicieux que organisations non gouvernementales et avocats se mobilisent activement et sans tarder pour documenter avec précision tous les cas individuels de violations de droits humains à des fins de poursuites ultérieures devant les juridictions nationales, régionales ou internationales.

L’interdiction temporaire annoncée par Alassane Ouattara de l’exportation de fèves de cacao va quant à elle faire surtout l’affaire des spéculateurs qui ont acheté à terme et qui vont profiter de la flambée des cours. Notamment la société Armajaro du trader Anthony Ward qui a acquis, en juillet 2010, 240 000 de tonnes de cacao soit 20 % de la production ivoirienne et 15 % des stocks mondiaux. Cette société a investi 1 milliard de dollars et en tirera un profit substantiel rien qu’à la suite de cette décision d’Alassane Ouattara dont le beau-fils, Loïc Folloroux, 35 ans, n’est autre que le directeur Afrique d’Anthony Ward (1). Pure coïncidence, il va sans dire. Quant aux producteurs et aux commerçants ivoiriens... qui s’en soucie ? L’objectif est plutôt de les « étouffer » !

Etouffer consiste à faire perdre la respiration par asphyxie, en d’autres termes à tuer. Mais qui va-t-on tuer ? Laurent Gbagbo ou la Côte d’Ivoire ? Qui sera le tueur ? Et pourquoi ? N’y a-t-il pas d’autres alternatives ? Ou s’agit-il d’imposer coûte que coûte Alassane Ouattara quel que soit par ailleurs le résultat sincère du scrutin ? Et cela sans attendre les conclusions de la mission de l’Union africaine.

Supposons une minute qu’après vérification Alassane Ouattara n’ait pas gagné les élections ? Cela relèverait-il du domaine de l’impossible ou carrément de la divagation? D’où vient cette certitude inébranlable concernant la victoire d’Alassane Ouattara ? De la proclamation des résultats par le Président de la Commission électorale indépendante (CEI) ? On sait qu’il n’y avait pas consensus au sein d’une CEI qui était par ailleurs forclose. De la certification par le Représentant spécial du secrétaire général des Nations unies ? Sa précipitation et le non-respect des procédures ont malheureusement entaché sa certification. D’où un doute légitime dans l’esprit de beaucoup. Tant qu’un doute nous habite, un seul doute, il serait ignominieux de laisser un pays frère se faire « étouffer ».

La certitude inébranlable en l’infaillibilité des arbitres, qui plus est arbitres auxiliaires, et donc en la victoire au sortir des urnes d’Alassane Ouattara (ou de Laurent Gbagbo d’ailleurs) est une proposition indubitablement absurde et, pis encore, dangereuse, voire suicidaire puisqu’elle maintient les deux protagonistes dans des positions maximalistes.

Est absurde ce qui n’est pas acceptable par la raison et par le bon sens : la stratégie de l’étouffement financier est absurde parce que si Alassane Ouattara arrive avec le soutien de la France à étouffer (tuer) la Côte d’Ivoire, il n’aura rien à gouverner si ce n’est un champ de ruines. En outre, à supposer que Laurent Gbagbo ait pris en otage la Côte d’Ivoire, tuer un otage qu’on veut libérer ne fait pas du prétendu preneur d’otage l’assassin. L’assassin est bien celui qui aura tué (étouffé) avec préméditation et impéritie. Ensuite, si Alassane Ouattara n’y parvient pas et que le pays réussit à survivre à la tentative d’asphyxie, aucun Ivoirien ne voudra alors le voir arriver au pouvoir. Jamais ! Car on a beau se dire que tout est permis à qui veut arriver au pouvoir, il est des actions que l’on ne doit pas entreprendre contre son pays et ses concitoyens. Je me souviens de ce que me confiait Me Abdoulaye Wade au Sénégal au lendemain des élections de 1993 qu’il était convaincu d’avoir remportées, après que le Conseil constitutionnel ait proclamé son adversaire vainqueur : « Je ne franchirai jamais les grilles du Palais en marchant sur les cadavres des Sénégalais ».

Est absurde ce qui n’est pas conforme aux lois de la cohérence et de la logique rationnelles : la stratégie de l’étouffement est absurde parce que les sanctions ne feront pas la différence entre les producteurs de cacao pro-Ouattara et ceux qui s’opposent à lui. Pareil pour les fonctionnaires privés de salaires. Ne préfèreront-ils pas tous un recomptage des votes ou une nouvelle élection à un étouffement ? Qui plus est, ces banques qui auront fermé vont perdre la confiance de leurs clients quelle que soit par ailleurs l’issue du contentieux électoral.

Absurde aussi parce que les millions de Sénégalais, Maliens, Nigérians, Burkinabè, etc. qui vivent en Côte d’Ivoire vont souffrir de ces sanctions. Peut-être même vont-ils être obligés de quitter leur terre d’adoption. Il est facile de prédire pour qui ils vont voter lors de prochaines échéances électorales dans leurs propres pays si les décisions prises par leurs chefs d’Etat respectifs venaient à asphyxier le poumon économique de l’Afrique de l’Ouest.

Absurde, quand tu nous tiens !
Laurent Gbagbo est accusé d’être un usurpateur et pour le faire partir on veut asphyxier le pays. Or il affirme détenir des preuves sur les irrégularités qui ont entaché le scrutin. Saddam Hussein affirmait ne pas détenir d’armes de destruction massive. On lui a dit « prouve-le », ce qui est absurde car la charge de la preuve incombe toujours aux accusateurs. Laurent Gbagbo dit qu’il a des preuves de fraudes qui ont dénaturé le verdict final ; on lui dit littéralement « on s’en fiche » et, comble d’absurdité, on s’apprête à étouffer son pays alors qu’il suffirait de vérifier si ces preuves sont tangibles ou pas.

Et le jaillissement de l’absurde ne s’arrête pas là.
La sanction, c’est ce qui normalement frappe le délinquant mais encore faut-il qu’on nous dise quelle loi a été enfreinte. Il y a un simple contentieux électoral et le Conseil constitutionnel du pays s’est prononcé et a investi Laurent Gbagbo. La communauté internationale n’ayant aucune compétence pour désigner un Président en Côte d’Ivoire pas plus qu’au Gabon (2), Alassane Ouattara est donc en fait un Président « autoproclamé », ayant lui-même sollicité vainement l’investiture du Conseil constitutionnel, et ce faisant, il continue de violer la loi ivoirienne depuis trois mois. Mais c’est Laurent Gbagbo qui se fait sanctionner !

Et qui plus est, c’est lui qui se ferait spolier en acceptant le recomptage des voix puisqu’il est déjà le Président investi par la plus haute instance juridictionnelle qui soit !

Mais que voulez-vous, c’est décidément à un véritable déferlement d’absurdités auquel nous assistons en Côte d’Ivoire.

Toute cette absurdité m’horripile et me laisse perplexe.
Ce qu’on oublie complaisamment c’est que la moitié de l’électorat a voté pour Laurent Gbagbo. Et qui sait ce que ferait l’électorat PDCI si les élections étaient à refaire aujourd’hui, échaudé qu’il est par la découverte de la réalité de l’axe RDR-rebelles. D’autant plus que chaque fois que le chef politique des rebelles ouvre la bouche, il fait perdre à Alassane Ouattara de sa crédibilité. Ne se rend-il donc pas compte que les chefs d’Etat africains sont « allergiques » aux rebelles ? Je mets d’ailleurs au défi la communauté internationale d’exiger de nouvelles élections entre Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara pour solder enfin le contentieux électoral et mettre fin à ce « festival de l’absurde » !

Sauf si l’objectif délibéré était de conduire le pays à la guerre, guerre civile cette fois, afin de justifier l’intervention extérieure ! A ce moment-là, ce qui paraît absurde aujourd’hui sera logique et rationnel demain.

Pathétique de cynisme et de myopie !
En attendant, il est évident que ce qui se joue en Côte d’Ivoire aujourd’hui est d’une importance capitale pour le devenir de nos enfants en Afrique et donc nous interpelle tous. A nous de savoir relever le défi à l’entame du deuxième cinquantenaire de nos indépendances.

Pierre Sané, ancien Secrétaire général d’Amnesty International et ancien Sous-directeur général de l’UNESCO, est président d’Imagine Africa[i]
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(1)     Voir Jeune Afrique du 11 août 2010 : « Main basse sur le cacao »
(2)     Candidat malheureux à l’élection présidentielle gabonaise du 30 août 2009, André Maba Obame, s’étant estimé spolié par la Cour constitutionnelle, s’est autoproclamé Président de la République le 25 janvier 2011 et a demandé la reconnaissance de l‘ONU, avant de prendre refuge dans les locaux du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) à Libreville du 25 janvier au 27 février 2011.

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"La force brutale et aveugle livre celui qui l'exerce à d'imparables faiblesses" (E. Glissant, P. Chamoiseau).